Un parti religieux en Tunisie ?

Publié le par Les Heritiers d'Ibn Rochd

Un parti religieux en Tunisie ? Par Zyed Krichen
 
On parle de plus en plus dans les cercles “initiés” d’une probable légalisation d’un parti religieux. Certains médias ont même avancé des noms allant du secrétaire général aux membres potentiels du Bureau politique. Si l’on croit ces rumeurs persistantes, la Tunisie aurait dans quelques semaines deux nouveaux partis légaux: l’un d’extrême-gauche issu d’une scission dans la mouvance marxiste-léniniste et l’autre religieux modéré.
 
La multiplicité des expressions politiques et intellectuelles ne peut nuire à aucune société. Mais là il s’agit plutôt de l’organisation partisane d’une démocratie naissante que d’un débat intellectuel au sens strict du terme.
 
Rappelons, d’abord, que la loi sur les partis politiques de 1989 interdit de fonder un parti sur des bases religieuses, ethniques et linguistiques. L’Islam et la langue arabe sont la propriété de tous les Tunisiens. Toute “privatisation” partisane de ces marqueurs identitaires serait contraire à la notion même de nation.
 
Toutes les lois sont appelées à changer et à évoluer, mais la Tunisie a-t-elle intérêt à amender cette Loi sur les partis politiques ?
 
Faisons un moment abstraction des calculs politiciens des uns et des autres.
 
Pourquoi cette Loi autorise-t-elle la construction d’un “parti démocratique” et non pas celle d’un ”parti islamiste” ? La démocratie n’est-elle pas, elle aussi, la propriété de tous les Tunisiens ? Pourquoi permettre la privatisation partisane de la valeur “démocratie” et non pas celle d’“Islam” et de “langue arabe” ?
 
Ce sont de véritable questions et on ne peut pas faire l’économie de ce débat.
 
Une communauté nationale digne de ce nom partage un certain nombre de valeurs. Aucune de ces valeurs n’est figée dans le temps et dans l’espace. Toutes disent ce que nous sommes et non ce que nous étions. Les valeurs d’Islam et d’arabité n’échappent pas à cela. C’est-à-dire que les Tunisiens d’aujourd’hui, dans leur diversité, ont des façons propres de vivre leur islamité et leur arabité. C’est cela qui constituent nos marqueurs identitaires spécifiques.
 
L’Islam dans lequel tous les Tunisiens se reconnaissent est l’Islam de nos parents, de notre mémoire commune et de notre quotidien. De même pour l’arabité. Nous ne vivons ni à l’époque d’Al Jahidh, ni encore moins celle de Sibawouayh. C’est en cela que l’identité est une appartenance. A l’instar de l’appartenance familiale ou tribale, elle ne peut pas être objet de dispute ou de surenchère. L’espace public où s’affrontent et s’opposent les différentes sensibilités politiques et idéologiques n’a pas de rapport avec ce que nous sommes mais avec ce que nous voulons être et les manières d’y accéder. Ce sont les réponses à ces deux questions qui fondent la légitimité d’un courant politique.
 
L’Islam politique, dans son expérience historique majoritaire, a divisé les Musulmans sur ce qu’ils sont et non sur ce qu’ils aspirent à être au nom de ce qu’ils étaient censés avoir été. En portant la contradiction sur la définition même de l’homo-islamicus, les islamistes ont fissuré l’identité culturelle de nos peuples et contribué, sans le savoir peut-être, à les fragiliser davantage.
 
Beaucoup d’âmes charitables nous disent que les islamistes ont évolué. Mais ont-ils évolué sur cela ? En d’autres termes, ont-ils renoncé à diviser les gens en fonction de leur rapport à un Islam transcendant ? Ont-ils renoncé à vouloir appliquer dans la cité idéale la Loi divine, c’est-à-dire les châtiments corporels et les règles du statut personnel de la chariaâ ?
 
Les plus éclairés d’entre eux nous disent qu’ils continuent à se référer au Textes sacrés (Coran et Sunna) tout en les interprétant en fonction des exigences de notre temps. L’espace public deviendrait alors un espace théologique où les exégèses des uns s’opposeraient aux exégèses des autres. C’est une conception bien particulière de la vie publique.
 
Reste une question majeure : peut-on concevoir une vie partisane dans notre pays sans aucune référence religieuse ?
 
Cette question mérite un grand débat national. Le référentiel religieux existe dans notre vie sociale, le nier serait contraire au bon sens. Mais ce référentiel doit être limité et confiné dans des sphères particulières, sinon ce sera la perte de la religion et de la vie civique.
 
La séparation entre valeurs religieuses et valeurs traditionnelles n’est pas nette chez nous. Un parti religieux pourrait être synonyme dans ce cas de parti de la tradition. Un parti conservateur, en somme, et qui n’aurait rien à voir avec l’islamisme politique. Cela revient à dire que les forces de la tradition auraient définitivement accepté de se séparer de l’activisme et confiner l’exigence religieuse à la seule sphère privée. La séparation entre la religion et la politique serait définitivement consommée. Dans ce cas se serait une véritable révolution culturelle.
 
Mais nous pensons que ce débat, fondamental pour notre société, doit précéder toute forme d’institutionnalisation politique. Sinon, et pour rester dans les métaphores religieuses, on aura préparé la natte avant la mosquée.
 
Zyed Krichen                                                                                          
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