Le voile de retour ? Par Zyed Krichen

Publié le par Les Heritiers d'Ibn Rochd

Source : Réalités Magazine

 
Le jugement de première instance de la cinquième chambre du Tribunal administratif en faveur d’une enseignante suspendue provisoirement pendant trois mois à cause du port du voile (voir ce lien ) pose de nouveau cette question fort délicate : quelle attitude doivent adopter les pouvoirs publics face à ce phénomène ?
 
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Le voile, dit islamique, est probablement un phénomène social total en ce sens que ses dimensions et ses implications sont multiples, globales et concourantes.
 
On a souvent débattu dans ces colonnes de quelques-unes de ces dimensions (surtout religieuses et politiques) ; nous voulons nous concentrer cette fois-ci sur l’aspect juridique du phénomène. Ce débat est d’autant plus intéressant que la manœuvre des islamistes a consisté ces dernières années à déplacer le débat sur le voile de son aspect purement religieux (est-ce un commandement divin ?) au champ des libertés individuelles et des Droits de l’Homme.
 
Le port du voile serait ainsi l’expression d’un choix individuel et de l’exercice de la liberté de conscience.
 
La tactique est judicieuse. Elle piège de nombreux défenseurs des droits humains. Au nom de quel principe peut-on imposer à une femme de se découvrir les cheveux ? Ainsi l’imposition du voile dans des régimes théocratiques ou l’obligation de l’enlever seraient équivalentes. Les deux sont attentatoires aux libertés individuelles.
 
Disons d’abord que le déplacement du débat du champ religieux n’est que pure manœuvre de la part des tenants de l’Etat théocratique. Car s’il est vrai en soi et dans l’absolu que le port du voile est un commandement divin, cela ne peut faire l’objet de tractations humaines.
 
Ensuite comment convaincre les simples mortels que nous sommes qu’un choix individuel et libre débouche sur une forme uniforme et massive.
 
De quel choix et de quel individu parle-t-on ?
 
Revenons sur l’aspect juridique de l’affaire. Toutes les lois humaines imposent des restrictions sur la tenue vestimentaire dans l’espace public. Personne ne peut déambuler nu ou en slip, même s’il prétend que c’est son choix personnel et que c’est sa conscience qui le lui dicte.
 
Ensuite nul n’a prétendu que le port du voile, dit islamique, est INTERDIT en Tunisie. Ce qui est interdit par certaines circulaires et notamment la 108 de 1981 c’est le port du voile, qualifié d’habit sectaire, dans les établissements scolaires et dans la Fonction publique. Aucune loi, aucune circulaire n’interdisent le port du voile en dehors de l’enceinte de l’Ecole (études supérieures comprises) et de la Fonction publique.
 
Le port du voile est-il neutre ? Si certains nous disent que oui, comment alors expliquer qu’il n’apparaît en Tunisie qu’en 1975 et qu’il fut jusqu’au milieu des années 1990 l’emblème exclusif du mouvement islamiste ?
 
La société a-t-elle le droit d’exiger une forte dose de neutralité politique et idéologique de son Ecole et de son Administration ? Voilà la question principale. Il est évident que le port du voile ou tout autre signe ostentatoire —pour parler comme les Français— dans ces enceintes-là rompt visiblement leur neutralité. Une simple circulaire est-elle suffisante pour gérer cela ?
 
Voilà la question indirecte que nous pose le verdict provisoire, car c’est une juridiction de première instance du Tribunal administratif.
 
Nous ne pensons pas que la Tunisie puisse faire maintenant l’économie de ce débat. La règle du jeu doit être à la fois claire et irréprochable juridiquement.
 
Nous pensons que l’aspiration légitime de tous les Tunisiens à une Ecole performante et à un Etat impartial ne peut souffrir le prosélytisme et l’affichage idéologique et religieux dans ces creusets et symboles fondamentaux de la citoyenneté républicaine.
 
Nous comprenons toutefois la gêne profonde de nombre de nos concitoyennes qui croient sincèrement que le voile est une obligatoire divine. C’est à nos hommes de religion de se prononcer sur ces sujets, en toute honnêteté et en toute indépendance. Seulement pourquoi ces Tunisiennes —ou un grand nombre d’entre elles du moins— ne sont-elles pas choquées par l’interdiction de la polygamie et de la répudiation, bien que les textes coraniques soient sur ces sujets beaucoup plus explicites qu’ils ne le sont sur le voile ? Il y a un grand travail de pédagogie religieuse à faire. Mais en attendant, rien ne justifie pour la Tunisie la confessionnalisation de son Ecole et de son Administration.
 
Une loi qui interdise nettement et clairement tous les signes ostentatoires d’appartenance religieuse ou idéologique est salutaire, sauf si l’on part de l’idée répandue par certains extrémistes que les Tunisiens ne sont pas de vrais Musulmans et qu’ils vivent dans un nouveau paganisme. Alors là, et là seulement le voile aura un sens pour tous.
 
Ajoutons aussi qu’il est grand temps que l’Ecole et l’Administration donnent l’exemple du modèle républicain. Les barbes hirsutes, les tenues débraillées et les manquements parfois évidents à l’hygiène ne doivent pas, non plus, être tolérés dans ces sanctuaires de la République. Le simple agent de n’importe quelle administration représente l’Etat dans ce qu’il a de meilleur : être au service du citoyen. L’oubli malheureux et répétitifs de ces règles élémentaires est nuisible à l’intérêt général.
 
Ce n’est pas du formalisme petit-bourgeois, même s’il en faut aussi. C’est l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes aujourd’hui qui fera ce que nous serons demain
 
 
 
Zyed Krichen

Publié dans Algérie

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